Écrits

 

Des éclats d’écume et d’autres fleurs vivaces.

Sur de nouvelles images de Mélody Seiwert

Par Michel Briand

Au sens dynamique et plein que composent en grec φῶς/phôs « clarté » (des jours, astres, flammes, du regard, amour, savoir) et γραφή/graphé « écriture » (et dessin, peinture, broderie, lettre, texte), ce que l’écrivaine de lumière fait observer ici, ce sont des recoins de plantes, fleurs, feuilles et tiges, qui recèlent plus que de jolis ou d’obscurs petits secrets : des mondes fous et clairs qui nous observent, en surface comme au fond. D’une série à l’autre, cela se voit mieux, d’année en année, suivant les méandres d’une œuvre où l’on devine une vie, des vies : cette écriture de la clarté invente et façonne des chairs et souffles, des espaces et formes, enfin de fragiles instants et hasards, dont l’artiste, agile, précise, en choisissant de les photographier, c’est-à-dire à la fois de les retenir et libérer leurs mouvements, a fait d’intenses assemblages et des palimpsestes toujours en devenir. D’une figure à l’autre, en enchaînement ou solo, nous regardons, mais aussi nous regardent d’étranges corps, mondes et durées et des surfaces fluides, bulles et tréfonds.

On y voit des corps flottants, liés par des fils clairs, à l’éclat métallique un peu, salivaire tout autant. Leur identification n’est pas facile : des bulles de sève saisies dans une collection de fantômes, végétaux ou textiles, animaux mêmes ; des danses venues d’intérieurs déhanchés, après cueillette et cristallisation lucide ; des filaments vivants, humides comme des algues, dessinant des amas de graines plus stables et sombres ; des bijoux à peaux mutantes, hésitant (même si c’est plutôt nous qui hésitons, face aux plaisirs du mélange) entre rousseur d’étoffes précieuses, insectes verdoyants prêts à piquer nos lymphes, vase aux senteurs un peu délirées.

On y sent des mondes. Au contraire de l’immonde, éteint ici, pour un moment, comme par une musiquedes sphères alternative, micro-/macro-, cosmogonie d’îlesvues d’en haut, sur une terre à promontoires ou dans le fonds des cellules, fruits dorés de paradis salés, des marais de blancheurs mouillées, aux ombres de fleurs et ciels à satellites, pas tout à fait cavités sous-marines, ni voûtes célestes, cosmétique et cosmologie, où plonger et voyager, au loin et de près. À travers des illuminations altérées, figées, provisoirement, parfois aiguës, souvent mouillées d’ombres, ces dessins de lueur réveillent et caressant les yeux de qui les visite, avec soin.

On y (re)vit des temps. Si l’étymologie de rythme suggère l’action de « (s’é)couler » (ῥεῖν/rheîn), donc en durée,non en temps mesuré, on se convainc d’autant mieux qu’il n’y a pas, dans ces figures de clarté, la saisie de poses, l’archivage d’un passé décédé, mais plutôt les possibilités de ce qui a été, quand ces fleurs, en prairiesou sur des arbres, vivaient leur vie. Mais aussi de ce qui aura été depuis, et puis au futur, quand ce sera pour nous, comme pour ces plantes, le moment de durer encore, dans des mémoires d’humidité mouvante, et par les fleurs que deviendront nos chairs et peaux, nos eaux, nos bulles. La photographie d’actualité est « la façon dont notre temps assume la mort », souffleRoland Barthes (La Chambre claire, 1980). Mais ces images-ci ne sont pas des clichés, scoops ou types, ces figures ne saisissent pas du temps, elles sont inactuelles, intempestives, vraiment contemporaines donc : elles conjuguent corps et mondes au simultané pluriel. Comme du numérique sans monumentalité, mais, comme venu de l’argentique, à travers notre éphémère à vie.

Cette tentative de description contient trop d’adjectifs. C’est une façon de manquer mieux ce que des mots ne sauraient saisir, heureusement : la couleur fugace et pourtant paisible de ces images, leurs effets de miroir et leurs échos. Ce ne sont pas des tableaux inertes, dont les humeurs végétales (et les nôtres) seraient réduites à des traces d’agonie. Ces photographies sont des processus, pas des objets : moins des natures mortes que des vies tranquilles, stilllifes,Stillleben. Elles persistent, avec légèreté ; elles semblent s’amuser, entre elles, avec le monde, voire avec nous, mêmedans notre monde. Chaque humeur, de fleur ou d’humain,s’y distille ou laisse s’écouler ce qui, sous l’aspect d’un sérieux vert, brun et jaune, avec la constance d’une liquide décomposition, s’apparente à de l’humour, effervescent,doux. Ce sont des sourires,mobiles et sereins, parfois soucieux, que ces images-fables inspirent. On s’y reconnaît, dans l’arrière-vie des plantes, nos presque-sœurs, et de l’eau, notre commun. Avec abandon et tenue de même, ainsi quele rêve d’une conversation à ébaucher avec ces fins témoins de passage, que nous transfuse, par la vision et le toucher, la magique écrivaine d’éclat.

Par Pauline Lisowskiµ
Artiste jardinière, critique d’art – chercheuse, curatrice

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Mélody Seiwert dans ce très beau livre réunit plusieurs séries d’œuvres qui révèlent progressivement la métamorphose du végétal, accompagné de très beaux textes d’auteurs qui l’ont suivi tout au long des étapes de sa création.

L’artiste, attentive à la fragilité de la vie, a d’abord créé ses propres négatifs en insérant des fragments de végétaux, notamment des centaurées qu’elle a glané dans les alpages du Queyras, entre deux caches à diapositives. Au fur et à mesure, elle découvre le développement d’une vie bactérienne et fongique. Depuis bientôt dix ans, elle dialogue avec le végétal, en tant que matière première, témoin du temps et de nouvelles formes qui apparaissent. « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau » cette phrase du philosophe grec Anaxagore guide ses propos et son expérience de création. Elle nous livre une clef de lecture pour envisager le cycle de la vie des plantes et considérer « la mort comme seuil d’un point de vue biologique », selon ses propres termes, reflétant son approche éminemment sensible.

Poétique du végétal

Dans sa série d’images Poétique du végétal de 2014 à 2016, composées telles des herbiers, l’artiste donne à voir la fragilité des pétales, qui apparaissent telles des danseurs. Les couleurs, les formes des plantes se révèlent et nous invitent à prêter attention à leur délicatesse. L’artiste décompose, décortique les plantes telle que le ferait un scientifique pour en comprendre leur morphologie.

Poétique de la putrescence et La lente mue des fleurs : la vie de micro-organismes à l’œuvre.

L’expérience du temps est féconde chez l’artiste qui observe une nouvelle vie qui apparait à la suite de pourriture ou de flétrissement des fleurs, maintenues dans deux caches à diapositives. Tout un monde organique se donne à lire et nous amène à rêver à d’autres univers. Une libération d’une forme d’énergie interne au corps végétal. De nouvelles teintes ternies apparaissent, l’envolée de possibles graines, des filaments, comme si la plante nous livrait d’autres secrets.

Vers un monde cosmique

Dans sa série De l’Infime à l’Infini, (2017-2020), des végétaux se muent en constellations. « La fleur contient tout le cosmos » telle est la pensée de l’artiste, fascinée et en même temps troublée par la transformation du végétal. Une part d’inconnu, d’invisible, de mystère émane de ses œuvres qui nous transportent vers un ailleurs : des plantes vers les étoiles.

Des fleurs, éclats colorés, en mouvement

Sa dernière série Painting Flowers, (2023-2025) m’amène à y percevoir une vie suspendue. Je laisse mon esprit divaguer, rêver face à la découverte d’une infinité de couleurs. Par ses gestes délicats, l’artiste découvre l’extraordinaire potentialité des plantes fraîches. Entre les lames de verre, des bulles se forment et notre attention est portée vers les jeux de transparence : Une magie de la vie végétale qui se poursuit.

Le processus de création de l’artiste nous révèle que les fleurs, au fil de leur cycle de vie, déploient une infinité de nouveaux mondes possibles. Il suffirait d’apprendre à les contempler à différents stades de leur floraison, fanaison pour nous rendre compte que la vie est toujours là. Les œuvres de Mélody Seiwert m’incitent également à songer à la douceur des instants de contemplation face à une plante, à ses pétales, dont les couleurs changent au gré des jours. D’une page à une autre, d’une image à une autre, nous nous promenons, contemplons, cheminons du proche au lointain, de la vie végétale au monde céleste.

 

A Fleur de peau

Par Evelyne Loux

Plaçant des fragments de végétaux entre deux plaques de verre à la manière du scientifique, Melody Seiwert a créé un dispositif qui transforme son appareil photographique en microscope et nous fait découvrir des paysages cosmogoniques d’une beauté insoupçonnable.

Dans sa première série issue de ces lames, les végétaux s’alignaient comme dans des pages d’écriture (Poétique du végétal, 2015) mais il lui a fallu explorer plus avant et entrer dans la matière même de son sujet. Les drapés rouge vif des pétales du coquelicot déploient ainsi picturalement des espaces de fibres colorées. Le violet et le jaune du colchique sont des affirmations de la force des couleurs d’autant que les jus des végétaux écrasés deviennent coulures, lavis plus ou moins opaques. De ces formes nouvelles jaillissent des lignes, des forces, une vitalité en contradiction avec l’objet apparemment inerte de la lame de microscope.

Mais ce n’est là que le début de l’aventure ; conservant ses petites diapositives emprisonnant les fragments végétaux, l’artiste a permis et encouragé le développement d’une nouvelle vie bactérienne et fongique qu’elle a pu revisiter régulièrement. Dans sa série Poétique de la putrescence, l’apparition de cette activité biologique dessine de délicates explosions autour des formes végétales qui par opposition deviennent plus minérales et sculpturales d’autant que la couleur de départ du végétal s’est ternie et transformée dans des ocres jaunes et bruns.

Focalisant uniquement sur ces nouvelles apparitions dans la série De l’infime à l’infini, le microcosme devient un cosmos par le truchement du négatif nous faisant apparaître des constellations jusqu’ici ignorées. L’image photographique évoque la technique de la gravure et les illustrations de voyages imaginaires dans de nouveaux univers. Depuis 2019, La lente mue des fleurs est une exploration constante de ces lames et communique l’émerveillement de l’artiste devant l’inventivité créatrice de la vie sur le végétal transformé par sa mort.

Cette fascination pour la transformation de la peau par l’apparition des rides comme l’écriture d’une vie sur un visage, Mélody Seiwert nous l’avait déjà donné à voir dans ses photographies de centenaires. Ces êtres dont les visages annonçaient leurs proches disparitions étaient plus du côté de la vie que de l’autre rivage du Rubicon. En 2011, les Lambeaux de souvenirs revisitaient ces images de centenaires tout comme l’artiste aujourd’hui revisite en permanence les « diapositives » de ses fragments végétaux. En ne fixant pas des bandes d’essai de ces photographies, les images des centenaires s’estompaient comme la mémoire des personnes mais continuaient de se développer bien au-delà de la disparition des centenaires eux-mêmes.

Dans Les Alices ou Métamorphoses (2013), c’est une inondation de son matériel photographique et l’attaque chimique qui en suivi sur des négatifs de photographies de danseuses qui ont révélé l’essence de la danse ou de la photographie mais peut-être de tout acte créatif : un combat ou/et une scène d’amour entre la vitalité d’un corps en mouvement et sa disparition ou mutation programmatique.
L’œuvre de Melody Seiwert tout entière est tournée vers la vulnérabilité et l’impermanence de la vie. Les photographies produites dans le cadre de ses résidences à l’étranger ont été des occasions de mettre son empathie du côté des plus fragiles de ce qui du point de vue de la culture occidentale semble voué à la disparition, les beautés scarifiées au Burkina (2007), les légendes africaines au Cameroun (2010). Son travail photographique au sein de la communauté rom témoigne de sa capacité à être en empathie profonde avec l’autre. Pour cela il faut savoir se donner le temps. Ce ne sont pas des photos de reportage sur un autre peuple qu’on garde loin devant l’objectif. Ce sont des photographies qui rencontrent leur sujet en profondeur, qui savent l’accueillir dans son altérité en même temps que dans cette humanité qui nous relie.

Peut-être est-ce la conscience aigüe de la fragilité de la vie qui s’exprime au moment même où Mélodie Seiwert choisi la photographie comme médium.

Au sein d’un groupe d’artiste proches des actionnistes viennois, elle entreprend ses premiers autoportraits et portraits de corps ligotés ou bâillonnés dans Images intérieures et où dans une expression qui n’échappe pas à la révolte et la colère « le corps est réduit à sa qualité de chair et d’émotion » selon sa propre expression.

Empreintes lumineuses, (1993-96) est une série d’autoportraits où elle relève directement le relief de son visage sans passer par le boîtier photographique. Un travail sur plusieurs années d’étude de son propre visage qui jamais ne se ressemble.

La lente mue des fleurs qu’elle continue de développer actuellement s’inscrit dans cette même démarche fondamentale. Avec la distance que lui donne le végétal, avec l’humilité d’un long cheminement artistique et la force de la persévérance et d’un élan créatif insatiable, ces photographies aujourd’hui sont une façon de réconcilier l’expressionnisme avec la beauté.

La série Éloge du temps (2012), dessinait déjà grâce à la technique primitive du sténopé, des paysages éthérés comme des apparitions fragiles et éphémères.

Son geste photographique est une profession de foi ; la photographie permet d’accéder à un monde invisible dont il nous suffit de prendre conscience. La beauté est là, autour de nous, une fois que nous le savons, nous devons en tenir compte dans notre façon d’être au monde. Là est la clé ; la source toujours vive et inspirante du travail de Mélody Seiwert, l’origine de sa nécessité.